9.2.06

Et ça continue...


L’IMPASSE

SUITE 4

C’est au bout du quatrième jour que l‘événement se produisit, je m’étais assis comme à mon habitude maintenant dans le fauteuil faisant face à Monsieur de Mauléon. Il avait fini par me dévoiler ce nom au hasard de l’une de nos conversations qui me paraissait à moi décousues mais, je le conçois maintenant, suivaient probablement un cheminement très précis même si le but visé ne m’a jamais été dévoilé.

je m’attendais à entendre ces sonorités quelquefois déchirantes et à d’autres moments d’une infinie douceur quand j’entendis un léger bruit derrière moi. Monsieur de Mauléon me fixait de tout l’éclat de ses yeux éclaboussés d’or.

Une odeur de parfum atteignit mes narines, un parfum empli de l’odeur de buissons frais dans un matin de printemps avec en arrière plan, une touche de senteur un peu lourde, de ces senteurs qui envahissent les narines du voyageur lors de son débarquement dans l'une de ces îles du bout du monde, un mélange de tiaré, de fruit de la passion et d’autres essences exotiques mélangées.

En me retournant, je la vis s’avancer vers nous, vêtue d’une simple robe de tissus très souple qui lui descendait jusqu’au pied. Sa taille fine était soulignée par une ceinture dans les tons bleu sombre. Ses cheveux blonds cendrés étaient attachés ensemble en une souple et vivante liane. A la main gauche, elle tenait son violon avec son archer. Sa démarche me sembla légère comme si ses pieds touchaient à peine le sol. Sur ces lèvres se devinait l’ébauche d’un sourire. Un Botticelli du Quattrocento, un Botticelli vivant, c’est elle qui me tendit sa main qui, lorsque je la serrais, me parut ferme et tiède. Elle était à quelque chose prés de ma taille et elle alla s’asseoir prés de son père.

-Voici Diane que vous avez déjà entendue.

Ce furent ses seuls commentaires. Elle s’appelait donc Diane. Ses yeux étaient comme ceux de son père, parsemés d’or liquide mais ce qui me frappa peut être le plus furent ses mains. Jamais je le crois, je n’ai revu une telle perfection, des doigts longs et effilés, des doigts de fée ou de déesse. Chacun de ses mouvements qu’elle faisait avec ses mains était un véritable chef d’œuvre d’équilibre et d’harmonie. Ses mains semblaient animées d’une vie indépendante. Et elles exerçaient sur moi une véritable fascination qu’elle ne dû pas ignorer. Des mains comme des oiseaux des îles, légères comme des papillons mais fortes aussi et intelligentes pour savoir manier à la perfection un archet sur son violon d’exception.

Elle prit part à notre conversation mais d’une manière totalement retenue intervenant au moment où un silence apparaissait; légèrement rauque, sa voix passait du grave à l’aigu et le résultat en était fascinant comme de ces mélodies que l’on a du mal à dater ou à relier à un genre musical spécifique mais qui sont comme des puits de fraîcheur qui font penser à ces glaces aux couleurs d’aquarelles où la langue découvre des subtilités d’arômes et de goût qui font de leur dégustation un plaisir sans cesse renouvelé.

Ce furent des heures que je passais dans un véritable état second, dans une espèce de léthargie bienheureuse d’où, mystérieusement, à quelque signal secret je devais m’extraire pour me replonger dans une vie différente qui m’attendait à quelques pas de là, à quelques encablures mais ces quelques mètres étaient probablement distendus comme le temps passé en compagnie de mes hôtes.

Je négligeais de plus en plus mes amis et aussi mes obligations professionnelles, ce qui me valu des questions pleines de sous-entendus des premiers et certaines remontrances du responsable de cette compagnie où j’étais entré sur insistance de mes parents.

Je crois que ce comportement fut la cause de la décision de m’éloigner quelque peu de la capitale.

Il me fut donc signifié que je devrais passer quelques temps à Bordeaux dans l’une des filiales de la compagnie afin d’y parfaire mes connaissances.

Le jour suivant, j’en fis part à Diane et à son père en précisant que je ferais de mon possible pour abréger autant que faire se peut mon séjour en ces terres lointaines. Ils parurent l’un et l’autre touché de ma peine à ne plus venir à mes rendez vous quotidiens, au moins pour quelque temps. Au moment où je prenais congé, Monsieur de Mauléon me dit

- Monsieur, Nous serions honorés, ma fille et moi de votre présence à venir partager notre souper, pouvez vous venir demain soir?

J’acceptais bien évidemment. Je ne le précisais pas évidemment mais cette proposition faisait partie de mes rêves les plus fous sans espérer qu’ils puissent se concrétiser aussi tôt, si toutefois ils pussent se concrétiser un jour.

A l’heure dite, je me présentais donc à la porte et selon le même rituel, celle ci s’ouvrit immédiatement, à la différence prés que c’est Diane qui se tenait devant moi et mes yeux éblouis. Éblouis car elle portait une robe de couleur rouge sombre serrée à la taille. Son corsage s’ouvrait sur un décolleté certes discret mais qui n’en laissait pas moins deviner la naissance d’une gorge qui ajouta à mon trouble

Ses cheveux relevés sur la nuque formaient une masse souple et odorante dans laquelle j’aurais aimé enfouir mon visage. Elle était l’image même de la perfection, elle eut la grâce d’accepter le bouquet que j’avais apporté et de le trouver beau. Elle me conduisit vers le cabinet de travail que je commençais déjà à bien connaître. Son père s’y tenait debout, lui aussi revêtu d’une tunique d’un vert foncé avec une lavallière négligemment nouée autour du coup et descendant dans un désordre savant sur sa poitrine et retenue par une sorte d’épingle avec un motif probablement sensé représenter son monogramme car je crus y lire un B majuscule.

Il m’invita à prendre place, des chandelles avaient été allumées qui donnaient à toute la scène un air de fête légère et fragile. A un moment donné, le grand rideau qui touchait jusqu’au sol frémit légèrement et je vis s’extraire de ses plis un splendide chat qui traversa toute la pièce pour venir à coté de sa maîtresse. Lui aussi avait les yeux parsemés d’or dont il se servait pour fixer sans ciller et à tour de rôle, l’un des trois convives. On avait disposé les mets sur une petite desserte qui jouxtait la table de sorte que nul n’eut à se déplacer.

J’en garde un souvenir émerveillé et jamais je n’ai pu retrouver ces senteurs de bois de cuisson, de produits authentiques,simples mais si différent de ceux que l’on peut se procurer de nos jours dans les boutiques parisiennes, une omelette onctueuse et douce qui littéralement fondaient dans la bouche ; le pain lui-même avait une croûte et une texture dont nos boulangers modernes n’ont même pas conscience à l’heure actuelle. Le dessert se composait de quelques crèmes et d’un riz au lait parsemé de quelques fruits confis rehaussé me sembla–il d’une pointe de marasquin. Tout fut d’une somptueuse simplicité, un festival de couleurs et de saveurs dont jusqu’à aujourd’hui je n’ai pu approcher la profondeur et l’authenticité. Le vin même, plus âpre sur la langue, laissait sur chacune des papilles l’exacte trace du terroir dont il provenait.

Les chandelles fixées au mur et les bougies dans leurs chandeliers posés sur la table projetaient sur les murs des ombres portées qui faisaient comme danser les tentures comme un théâtre d’ombre aux imprévisibles développements. Sur les visages eux-mêmes passaient des expressions que se disputaient l’ombre et la lumière. Tout, en fait, participa à faire de ce repas une véritable féerie, une véritable fête.

A un moment donné, Diane se leva et pris son violon. Je pus donc voir pour la première fois l’intime communion de l’interprète et de son instrument. Sa musique emplit la pièce de ses sonorités à la fois allègres et subitement plus graves avec des accès subits de tristesse quand on regrette le temps qui passe, une nostalgie légère: Cette nostalgie des petits matins quand clair est le temps, que commence le jour nouveau et que se défont les rêves de la nuit.

Aucun commentaire:

Ombres légères

      J'ai récemment évoqué ici deux silhouettes féminines qui ont, plus ou moins brièvement, croisé ma vie à divers ...