6.5.06

Ils sont parmi nous...



ILS SONT PARMI NOUS…

A cette époque, je travaillais dans une société située en bordure du parc Monceau dans le nord de Paris. Je devais prendre mon métro à Nation et descendre à la station Monceau comme il se doit. Je traversais ensuite le parc plein de mères avec poussettes ou des jeunes filles au pair surveillant d’un œil jaloux des enfants bruyants et agités.

C’est un matin qu’il est entré dans la voiture où j’avais pris place.

Montant en tête de ligne, j’avais régulièrement une place assise et j’en avais choisi une, dos à la marche et me permettant d’avoir une vue sur la porte d’accès ou de sortie de la rame.

C’était un vieil homme avec un violon sous le bras. Un violon probablement ancien et d’usage fréquent au moins si on se référait aux taches noirâtres qui parsemaient ça et là la table d’harmonie.

Notre homme cependant pris le temps d’étendre soigneusement un fin linge blanc entre sa joue et l’instrument

Autour de lui, la plupart des passagers, plus ou moins perdus dans leurs rêves ou leurs préoccupations, indifférents comme ceux des grandes villes et qui en ont déjà tant vu ne lui accordèrent même pas un regard.

Il donna le premier coup d’archet et commença à jouer une mélodie comme jamais encore je n’en avais entendu de semblable : D’une infinie douceur mais traversée de longs passages harmoniques qui semblaient pénétrer l’âme, une composition baroque élégante et aérienne mais avec des accents de profond désespoir.

Beaucoup de visages se levèrent alors vers lui et certains voyageurs, fait rare, se retournèrent même complètement sur leur siége

Yeux baissés sur son instrument, l’artiste semblait indifférent à ces marques d’intérêt et il continuait à tirer de son violon ces sons étranges et tellement prenants et pressants

Une station arriva et avec elle, tout son lot de bruits divers et variés: Crissement des roues, ouvertures et fermetures des portes, signaux de départ. Pendant ce rituel, notre homme avait arrêté de jouer, l’archet pendant le long du corps

Dés le départ vers la station suivante, la mélodie reprit et c’est alors que son regard accrocha le mien

Pour la première fois, je distinguais ses yeux : Extraordinaires de pénétration, des yeux d’un bleu pale parsemés de paillettes dorées, des yeux étirés aux extrémités en forme d’amande comme ceux de félins, ceux de ces chats de race persane en particulier dont on ne se lasse jamais d’admirer la perfection

L’échange probablement fût bref mais je sais que son regard passa la barrière de mes propres yeux et vint imprimer un flash ou ce qui me sembla être tel, dans mon cerveau, à l’endroit où le nerf optique diverge en un faisceau de neurones au point que j’en ressentis comme un étourdissement rapide mais intense

En quelques millièmes de seconde, il avait en moi ouvert une porte

Continuant à me fixer, il sembla hocher la tête une fois ou deux et une esquisse de sourire triste vint à ses lèvres

Il descendit à la station suivante sans tendre la main, chose étrange, pour d’éventuelles oboles.

Je ne l’ai jamais revu.

C’est depuis ce temps que je les entends.

Ils sont parmi nous !!!

Ils sont parmi nous et se parlent entre eux.

Ils sont parmi nous pour échanger leurs impressions ou se communiquer des instructions

Et pour ça ils se servent de chuintements, de sifflements, d’interruptions subites suivies par des claquements de langue !!!

J’ai entendu parler récemment de ces langues parlées par des indigènes de l’Est africain, les Bushmen.

Ils utilisent entre tribus différentes des langues diverses mais qui, toutes, incorporent des 'clicks' dans leurs expressions.

On pense qu’avec un tel langage, ils peuvent aussi correspondre avec les animaux du bush.

Quelquefois, j’entends des sons identiques dans ce que je suppose être leurs conversations.

Il m’est même arrivé de croire pouvoir distinguer l’un de nos mots humains s’échappant de leurs échanges mais bien vite suivi de ces manifestations parlées tellement étrangères à ce que nous sommes et aux langages que nous pratiquons

J’ai même reconnu certains de ces échanges auditifs sur la télévision ou la radio car ils se servent aussi des nos moyens de communications modernes dans des fréquences inutilisées ou que l’on n’écoute pas habituellement

J’évite maintenant de plus en plus la foule et les transports en commun mais même sur les trottoirs, j’entends leurs échanges

Ils communiquent entre eux et se reconnaissent !

Ils nous surveillent et nous jaugent !

Ils attendent.

Ils attendent probablement un signal venu d’ailleurs pour passer à l’action !

Ce cadre semblant perdu dans ses pensées avec sa mallette d’ordinateur, ces touristes équipés d’appareils photo dernier cri, cette femme entre deux âges avec un sac d’un grand magasin à la main, ce couple d’amoureux, elle la tête appuyée sur l’épaule de son compagnon.

Peut être tous ceux là sont de ces êtres en mission d’observation et venu d’un autre ailleurs.

Et toujours, ces sons, ces soupirs, ces grondements modulés du grave à l’aigu, un bruit de fond inaudible sauf à quelque uns choisis sur des critères qui m’échappent et dont j’ai fait partie à mon corps défendant.

Mais où sont les autres vigiles, les autres sentinelles, les autres guetteurs car je sais n’être pas le seul à avoir fait l’objet d’un choix par l’intermédiaire d’un vieux violoniste?

Comment alors à notre tour pouvoir communiquer entre nous, échanger nos impressions et prendre des dispositions face aux dangers qui nous guettent et élaborer un plan de défense avant qu’il ne soit trop tard?

Ne plus se sentir seul et impuissant face à ces présences, tellement étrangères et menaçantes.

Menaçantes pour notre survie, pour notre civilisation, pour notre propre identité

Et si je ne peux rien faire, comment couper le son ?

Je voudrais redevenir comme tous ceux qui, insouciants, continuent leur vie, indifférents à la menace pourtant là, bien présente autour de nous

Ne plus entendre, ne plus pouvoir entendre.

Fermer simplement les yeux et percevoir le son du vent remuant doucement les feuilles des arbres

Devenir sourd, ne plus avoir à subir ces bruissements furtifs, ces amorces de feulements, ces sifflements, toute cette communication entre ceux là si étroitement mêlés à nous et à nos petites vies

Refuser ces sons qui rentrent en moi et me font frissonner de peur et d’impuissance.

Je suis gardien, je suis vigile dans la foule qui m’entoure et je voudrais hurler, dire qu’ils sont parmi nous, nous espionnent, nous jaugent et nous observent comme le font nos entomologistes avec les colonies de fourmis ou de termites.

Ou alors, couper le son, passer sur « OFF », ne plus rien entendre…

Ou alors, fermer les yeux et dormir, dormir, dormir et s’anéantir dans le cœur froid du ventre de la nuit et qu’enfin se fasse le silence !!!




2 commentaires:

mathilde a dit…

Si seulement ça pouvait être vrai... L'Homme serait moins responsable des dégâts qu'il commet. Je ne crois pas en une conspiration venu d'un ailleurs hypothétique. L'Homme sait très bien aller à sa perte seul, comme un grand, entraînant la planète dans son sillage.

claude a dit…

Tu as vu, hein! Il s'en passe de belles sur la ligne 2. T'es bien sûre que tu l'as jamais vu mon violoniste?
Quant à l'irresponsabilité de l'homme, je partage ton point de vue, bien sûr et la note finale risque d'être bien salée