30.6.06

La mort du tigre








LA MORT DU TIGRE

Il s’est levé très tôt ce matin là. Sa femme s’est retournée brièvement sur le charpoï, ce lit de bambou et de cardes de jute qui occupe le fond de la pièce encore obscure qui sert de pièce commune dans cette modeste maison du village qui borde la réserve. Elle a d’ailleurs replongé dans un sommeil dont il ne souhaitait d’ailleurs pas qu’elle sorte complètement.
Avant de sortir, il a jeté un bref coup d’œil sur l’amas de couvertures informes sur lesquelles se trouve son fils cadet, la respiration courte et sifflante mais il ne s’est pas attardé. A quoi bon d’ailleurs, sans argent pas de soins possibles et efficaces, sans soins, pas d’amélioration possible de son état.
Il a légèrement haussé les épaules et s’est mis en marche vers la forêt qu’on distingue comme une noire muraille là-bas, à l’opposé de l’aube à peine naissante.
Il connaît le chemin pour l’avoir pris de nombreuses fois avec père qui lui-même l’a pris avec son propre père
Il connaît les possibles embûches, il sait par exemple où traverser à gué la rivière Rapti et éviter les rencontres avec les crocodiles des marécages
Il sait aussi qu’aujourd’hui, les hommes de la RNA, la Royal Nepalese Army, chargée de la protection des forêts ne seront pas de sortie. Quelques roupies judicieusement réparties ont suffi à dénouer la gorge d’un soldat de cette unité de protection sensée jeter des yeux jaloux sur les merveilles que recèle le parc et sur les mouvements des hommes qui rodent à sa périphérie

Il s’est réveillé très tôt ce matin là. Plus exactement, il s’est dressé sur ses pattes d’un brusque mouvement secouant la torpeur qui s’était emparée de lui. La nuit a été fructueuse, il a réussi à abattre une jeune femelle de cerf chital. Sur le point de mettre bas, elle avait eu un moment de retard dans sa fuite, quelques dixièmes de secondes qui lui avait été fatals. Impitoyablement, après une course parallèle à la sienne, il avait soudain bifurqué, griffes en avant et l’avait immédiatement mordue à l’arrière de la nuque. Elle s’est effondrée sous le poids de l’énorme tigre et son agonie a été brève
Cette mise à mort avait soulevé une cacophonie de cris et de hurlements dans la jungle environnante, les singes langurs, d’innombrables oiseaux plus quelques timides mammifères courant se mettre à l’abri puis lentement le silence était revenu et le menu peuple des sous-bois avait progressivement repris ses occupations
Il a posé sa patte sur l’encolure de la bête dans une inattendue et trompeuse posture de tendresse. Puis, comme à son habitude, après avoir constaté la disparition de toute trace de vie dans cette chair tiède, il s’est redressé pour faire basculer ce qui n’est maintenant qu’un cadavre et a entrepris de l’éventrer d’une de ses griffes précise et aiguisée comme un scalpel de chirurgien
C’est là qu’il avait découvert qu’elle était sur le point de mettre bas et quand il plongea son mufle énorme dans les entrailles et déchira le placenta. Il commença tout de suite à déguster la chair frémissante et délicate de la minuscule créature qui n’aurait jamais la chance de galoper le long de la rivière et de savourer la tendre herbe, celle d’après les averses de mousson.
Il avait continué son festin avec la mère et s’en était retourné à diverses reprises se désaltérer au point d’eau tout proche, tout en gardant un œil jaloux sur sa proie sanguinolente.

Finalement, alors que l’aube commençait à accrocher quelques lambeaux de clarté à la jungle environnante, il s'est levé et s'est dirigé vers le couvert des grands arbres qui bordaient la plaine et ses herbes à éléphants.
Très haut, des yeux attentifs et perçants avaient déjà repéré l’aubaine.
Plus loin, son ouie extraordinairement fine a perçu un aboiement bref, suivi d’autres. Il a su ainsi que les doles s’étaient mis en chasse et qu’ils ne tarderaient pas à se repaître des restes de l’antilope lors de leur passage dans ce secteur. Mais il n’en a cure, rassasié, il a hâte de quitter cette zone découverte et de rejoindre les couverts ombreux et protecteurs de la vieille forêt.

On l’avait discrètement contacté car on le savait pisteur hors pair et connaisseur de la vie de la jungle et des mystères de la forêt. On savait la présence récente d’un tigre blanc dans cette réserve située à la première marche de cet escalier gigantesque que constitue le Népal, dans cette partie plate et basse située au niveau de la mer appelée Teraï et refuge de tant d’espèces aujourd’hui en voie de disparition.
Lui aussi savait, il avait suivi l’arrivée impromptue de ce représentant d’une espèce rarissime et présente en Inde seulement et encore, seulement dans l’élevage spécialisé du maharadja d’un état du sud. Comment était il arrivé là ? Nul ne le sait mais sa présence n’avait pas mis longtemps à être remarquée parmi tous ceux évoluant de près ou de loin dans cette plaine, bordant le parc, véritable fournaise lors de la saison chaude et chaudron infernal lors des pluies de mousson.

Un jour, un mystérieux émissaire s’était présenté de nuit dans le village. Il avait apporté avec lui une boîte avec à l’intérieur une petite merveille de la technologie moderne, un fusil capable de propulser des munitions à très grande vitesse sous un volume d’encombrement extrêmement réduit. Il fallait à tout prix s’attacher à causer le minimum de dégâts aussi bien à la fourrure qu’aux viscères et aux os de l’animal, sa rétribution dépendrait évidemment de cette mise à mort. Rien de ce qui était « commandé » ne devait être abîmé. Le client lointain et exigeant avait particulièrement insisté sur ce point.
Lui, il le savait à quel point précis le tigre devait être frappé pour que ces conditions soient remplies, son interlocuteur le savait lui aussi et lui faisait confiance sur ce point

Après un dernier regard aux restes sanguinolents sur le sol dispersés sur le sol et qui avaient été le corps d’une gracieuse créature, il s'est mis en route
Les épais coussinets qui terminent ses pattes savent écraser avec délicatesse la moindre brindille ou feuille morte afin qu’aucun bruit ne puisse être émis pour signaler sa progression. Ombre parmi les ombres, vague forme sachant se fondre entre clarté et lumière, formidable de puissance et de majesté, l’animal se dirige maintenant de sa démarche souple vers ce lieu qu’il affectionne tant dans cette jungle où il règne sans partage

L’homme chemine maintenant le long de la rivière, il a vu le manége des vautours un peu plus loin au nord. Il sait qu’un prédateur a frappé et que les fossoyeurs à plume sont là pour finir de faire disparaître les restes de la bête sacrifiée. Ainsi le veut la loi éternelle de la jungle et il sait, il devine que le prédateur est cette merveilleuse créature dont il a commencé la traque et soudain les battements de son cœur se sont accélérés

Il connaît son but, c’est cet arbre vieux et grand dans lequel, à quelques 20 mètres de hauteur on a érigé une plate forme. Son père l’a connue comme l’a connue le père de son père. Qui la posée, nul ne le sait mais de mémoire de voisins du parc, on l’a toujours connue à cet endroit.
Le tronc est légèrement incliné et on a pris la précaution d’échancrer l’écorce pour faire un semblant d’escalier et, en dépit des ans, il sait que l’ascension jusqu’à ce point d’observation lui sera facilitée et c’est là qu’il se rend de son pas pressé et précis

Il a continué la tournée d’inspection de son royaume, humant des présences indésirables, celles de congénères, possibles prétendants à un remplacement non voulu et il a soigneusement uriné aux quatre coins de ces arpents de jungle éparse et de forêt touffue. Loin devant, il a détecté la présence d’un éléphant, un encore sauvage puis que sans odeur humaine à proximité. Un coq de jungle a soudain chanté et ses muscles, l’espace d’un bref instant se sont bandé comme pour bondir dans la direction du chant mais il s’est ravisé et a poursuivi se fondant comme une vague ombre blanche dans le clair obscur d’un paysage tellement familier qu’il en connaît tous les recoins

L’homme est arrivé à l’arbre et il a entreprit de l’escalader pour atteindre au-dessus de lui la plate-forme d’observation invisible du dessus, perdue qu’elle dans le feuillage de l’arbre qui l’accueille. Il est prêt à une longue attente et c’est pourquoi il a pris la précaution de s’accompagner d’une gourde emplie d’eau mais il connaît les lianes pendues au tronc qui lui délivreront quelques gouttes qui lui feront un complément propre à étancher sa soif. Il a pris possession de son poste où il va pouvoir procéder au montage de l’arme de précision qu’on lui a remise.
Loin, très loin, dans une trouée des branches, au dessus de la brume de chaleur qui commence à s’étendre, il peut encore apercevoir ces étincelants sommets couronnés de blanc dont on dit qu’ils sont la demeure des dieux et un frisson lui court le long de l’échine

Il a continué sa route dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et toujours en « palpant » le vent de toutes ses vibrisses frémissantes. Nulle présence inquiétante n’a été détectée et il se dirige maintenant vers cet endroit qu’il affectionne particulièrement, un escarpement de jungle qui s’appuie sur un bosquet de hauts bambous et un espace libre au-delà duquel a poussé un gigantesque peepal qui domine du haut de ses vingt mètres ou plus le terrain environnant.

Les heures se sont lentement égrénées, la chaleur est devenue suffocante, et de temps à autre, il essuie doucement les gouttes de sueur qui perlent à son front en s’assurant de ne faire aucun geste trop précipité. Au dessous de lui, quelques rares animaux sont passés. La jungle et la plupart de ses habitants, assommés par la chaleur ambiante, se terrent et se taisent

Soudain, un changement imperceptible dans son champ de vision lui fait tourner le regard, là, précisément là où de tout temps il savait qu’il serait au rendez-vous fixé de tout temps, un mouvement rapide et furtif s’est produit. Et là où il n’y avait rien, une silhouette se découpe maintenant et tout d'un coup sur un le fond des bambous en bas de l’escarpement.
Il lui faut longtemps fixer l’endroit pour inscrire la totalité de la silhouette imposante dans son champ de vision. Le tigre est arrivé chez lui. Doucement l’homme monte l’arme à hauteur des yeux et dans la lunette d’approche, il voit la tête, effrayante mais aussi pleine de noblesse et de la beauté pleine et entière des habitants des premiers temps de la terre.
Surtout, il peut voir au centre de son réticule les yeux. On dirait qu’ils le fixent, des yeux profonds, bleu pâle, couleur des lointains glaciers des montagnes sacrées d’au-delà les horizons, et ce regard le transperce comme le ferait le fil d’une épée

Avec un soupir de contentement, le tigre s’est couché, la tête encore levée pour humer l’air et se rassurer sur des présences hostiles ou inopportunes.

L’index de l’homme imperceptiblement se déplace pour venir effleurer la queue de détente de l’arme, il prend son temps, il sait qu’il a le temps car le vent lui est favorable et que le tigre n’a pas pu le détecter à l’endroit où il se trouve. Il commence lentement à actionner la détente et il sent le léger renflement avant la percussion de la munition

Un bruit brutal et soudain parvient jusqu’à son cerveau et une puissante poussée d’adrénaline commence à contracter ses muscles pour le préparer à effectuer un de ces sauts majestueux dont il est capable dans l’attaque comme dans la fuite mais le projectile frappant précisément au défaut de l’épaule a été plus rapide. Il explose littéralement au contact du cœur, causant tellement de dégâts qu’en un réflexe instantané le cerceau coupe tous les circuits conscients et inconscients de réaction à une situation imprévue pour ne plus jamais les réactiver et le mufle imposant s’affaisse sur les pattes avant dans une posture d’abandon comme si l’animal, fatigué, venait tout simplement d'entrer dans un profond sommeil

En une fraction de seconde, l’homme a enregistré tout cela et a eu le temps de se dire qu’il ne serait pas nécessaire de procéder à un deuxième tir conformément aux engagements pris.
Mais c’est alors, qu’en dessous de lui, un craquement s’est fait entendre et soudain, probablement en raison de l’énergie dégagée par le recul du canon, un point d’appui de le vieille plate forme a soudain lâché.
Immédiatement déséquilibré, il n’a pas eu le temps de se rattraper à la branche située au dessus de sa tête mais le tigre n’a pu entendre le court hurlement de terreur et le bruit écœurant d’un corps venant heurter de toutes ses forces le sol en contrebas.
Un singe langur a poussé un hurlement modulé et quelques buissons se sont agités devant la fuite de quelques menues bêtes apeurées.
Très haut, un vautour en patrouille a changé la direction de ses cercles paresseux et lents bientôt suivi par l’un de ses congénères.
Parfaitement immobiles maintenant, deux cadavres sous le soleil impitoyable, celui d’un tigre et celui d’un homme, ont commencé leur lent processus de retour à la terre sombre et indifférente des origines.

Claude

27.6.06

Encore des souvenirs

Encore des souvenirs, à ce rythme là, ça va finir par être un testament...Mais, bon, c'est juste pour rire et pour s'offrir une gorgée de fraîcheur dans cet été commençant

DANS LE CREUX D’UNE PIERRE



Dans le creux d’une pierre
Sous la feuille de lierre
Doucement, tu as baigné
L’ovale
De ton visage
Aimé
Comme un beau paysage
S’offre à la fraîcheur pale
D’une averse de bulles
Semée de libellules
Qui s’en viennent humecter
La lande parcheminée

Dans le creux du rocher
Tout rempli de rosée
Tu as laissé
S’y reposer tes mains
Pour y faire le dessin
De nos amours lointains
Par le temps emportés
Dans la coupe creusée
Au fil des années
Par la goutte rebelle
Tu as laissé s'y inscrire
Et y traîner
Ton sourire
Avec une vague ritournelle
Que j’aime à fredonner

Dans le creux d’une pierre
Sous la feuille de lierre
Doucement, tu as baigné
L’ovale
De ton visage
Aimé
Comme un beau paysage
S’offre à la fraîcheur pale
D’un doux crépuscule
Quand du jour
Lent et gourd
L'ultime lueur bascule


Claude
Paris 2005

22.6.06

Lointains souvenirs

Lointains, certes mais encore si présents en ma mémoire.
Ces quelques lignes en hommage à ces matins du passé et à celles qui les ont peuplés

IN MEMORIAM!!!

MES DIMANCHES MATINS


Oh! Mes lointains
Dimanches matins
Alourdis de printemps
Frissonnant de beau temps
Les filles étaient belles
Dans leurs dentelles
Et leur robes de satin
Toutes habillées

De parfum
De patchouli
Et bien poudrées de riz
Et nous partions
A l’aventure
Dans une vieille voiture
Grosse comme un camion
Et nous parcourions
Les chemins de campagne
Au soleil innocent

De nos dix huit ans
Au bras de nos compagnes
Elles avaient préparé
Dans de drôles de paniers
Le pâté et le vin frais
Des nappes en papiers
Et puis du riz au lait
Semé en morceaux bonheurs
De fruits de toutes les couleurs

Oh mes dimanches lointains
Mes dimanches de fête
La courbe d’un sein
Et le temps qui s’arrête

Dans un rire qui dévale
La pente des mes souvenirs
Ceux de mes matins soupirs
De mes dimanches à 100 balles

Oh! Mes dimanches matins
Si habillés de rien
Si lourds de printemps
Frissonnant de beau temps
Les filles étaient si belles
Dans toutes leurs dentelles

Et leur robes de satin
Toutes habillées
De parfum
De patchouli
Et bien poudrées de riz

Claude
Paris 2004

19.6.06

Le chamane et autres histoires

C’est aujourd’hui qu’on a inauguré le musée des arts premiers. On ne m’a pas invité ou alors, comme d’hab, mon carton d’invitation va encore m’arriver en retard

Bon, enfin, tant pis ! Ca ne va pas m’empêcher de vous livrer ce texte que j’ai appelé « Le Chamane »

Et alors avec ça, on n’y pas de plein pied dans les arts premiers au milieu des chamanes et des sorciers, au milieu de tous ceux là qui savaient, qui savent encore, allez savoir ! passer l’épaisseur des murs pour caresser la main des dieux et préparer le passage de leurs peuple vers la grande lueur des matins déchirés

Oui, je sais, c’est un peu long mais vous pouvez le lire en plusieurs fois si vous voulez et à l’extrême, ne pas le lire du tout d’ailleurs

LE CHAMANE


Tandis qu'autour de lui
Laissés aux forces de la nuit
Dorment
En tas informes
Tous ceux de son clan
Sous la lune en croissant
Le chamane
Invoque ses mânes
Accroupi
Près du foyer rougi.
Il ouvre la bouche
Et regarde la souche
En éclats mordorés
Doucement se consumer.
Il crispe ses entrailles
Face à cette fragile muraille.
Il a un petit soleil
Dans son ventre.
Il est à l'astre du jour pareil
Qui irradie de son centre
Il s'identifie au feu.
Il en est réceptacle aventureux
Il est gardien de la flamme
Par laquelle
Et avec elle
Grandissent hommes et femmes
Tous ceux de son clan
Ceux qui sont déjà morts
Et ceux encore vivants
Il invoque l'aurore
Avec ses fins doigts d'or
Et de toutes les forces
Il lutte contre
Les troubles rencontres
Et redresse le torse
Face aux danger
Pressés
À un mètre de lui
Dans les recoins de la nuit
Qui s'entrechoquent
Et sans fin le provoquent.
Le petit soleil
Vermeil
De son ventre,
Et ce pauvre foyer
Qui grésille à ses pieds,
Sont ses seuls boucliers.
Il est la vie
Dans ce qu'elle a d'inassouvi.
Et le sorcier chante
Les rêves qui le hantent
Pour que s'affermisse
L’aube humaine
Fragile comme porcelaine
Dans toutes ses prémisses.
Son souffle rayonne
Comme une couronne
Comme le voile
Du centre d'une étoile.
Au bout des bras spirales
Dans cette constellation opale
Son peuple rêve,
Les corps
Sans trêve
Traversés par ce souffle.
Les arbres tout autour
Comme autant de tours
Tremblent et se boursouflent.

Je pense que sur des milliers
Et les milliers
De kilomètres de la vaste terre,
Entre détresse et rire,
Entre bonheur entre misère
Entre plainte et désir
C’est ainsi que tout de même,
Avance et se démène
Microscopique et lente,
La vie dans l'attente
De l'aube éternelle
Quand vivent et étincellent
Les astres des premiers temps
Sous le regard pressant
De tous ceux là chantant
Devant des foyers ardents
Pour que triomphe la vie
Et son cortège d'envies

Claude

Poèmes sauvages 2005

18.6.06

L'enfance de l'art



L’AMOUREUX DES MOTS

J’ai commencé par le mur de droite.

Je vous explique : J’occupe à Paris un studio d’environ 30m². et je me souviens encore le type de l’agence me vanter les charmes de cet endroit exigu et mal insonorisé. Ce n’est pas très grand bien sûr mais pour ce que j’avais à y faire, la répartition des pièces m’a tout de suite bien convenu

Une entrée bien sûr et immédiatement à gauche la cuisine avec juste en face, à main droite donc, la salle de séjour dont je me suis fait mon bureau, chambre et salle à manger, tout ça à la fois et puis, au fond, la chambre que j’ai transformée en débarras et où je ne mets les pieds que pour ajouter d’autres objets à ceux déjà présents

J’ai donc commencé par le mur de droite de mon bureau, chambre et salle à manger.
J’avais préalablement viré les quelques gravures que j’y avais collé et mis l’étagère qui contenait mes cassettes, CD, DVD, quelques boites en fer pour les timbres avec quelques agrafes et autres punaises et aussi quelques livres : De la poésie surtout : De Nerval, Lautréamont, Hugo dans sa dernière période et Rimbaud évidemment qui a été le dernier à rejoindre les autres dans la pièce du fond

Il n’a pas été facile de trouver mon fournisseur de lettres. J’ai fini par y arriver chez le marchand de jouets en bois au coin de la rue Tindal

J’ai été séduit par des rectangles en bois verni de 8X8cm convenant à la tâche que j’avais décidé d’entreprendre

Il a été un peu surpris de ma commande mais je lui ai expliqué que c’était pour un établissement avec des enfants à occuper pendant les vaances d'été et comme je lui ai fait part de mon désir de payer en avance, il n’a pas fait d’autres commentaires et s’est arrangé directement avec un fournisseur du Jura. Enfin je crois qu’il est là-bas mais quelle importance ?

Une page a ouvrir dans mon Littré et en mettant mon doigt au hasard sur la page, 5 mots s'imposent à moi en incluant celui que je touche en premier.

5 mots à coller lettre par lettre, 5 mots dans le sens vertical, à la suite des autres sans virgule ou tiret puis même opération dans le sens horizontal

J’ai commencé voila plusieurs mois.

Le plafond n’a pas été facile à recouvrir et de travailler les bras en position levée a nécessité de longues périodes de repos pendant lesquelles, étendu sur mon matelas gonflable j’ai pu souvent plonger mon regard dans tous ces mots qui se suivent à la queue leu leu :

ACTIVEURACTIVISMEACTIVITEACTRICISMEOISELETOISELEUROISELIEROISELLE
OISELLERIEPANOUFLEPANOUILLEPANPSYCHISMEPANSAGEVIRIDITEVIRIELVIRIL
VIRILISANTVIRILISATION etc.

Maintenant, je continue à coller mes lettres couché sur le dos et pénétrer dans le volume encore libre ne va pas sans quelques contorsions, le plafond est à quelques centimètres de ma tête et je suis obligé de me servir de mes pieds pour les endroits les plus éloignés

L’espace se rétrécit de plus en plus autour de moi, au dessus de ma tête ainsi que sur les côtés mais je me sens maintenant de plus en plus en accord avec moi-même avec ce sentiment de revenir enfin à mes véritables origines

Pour la première fois de ma vie, je crois que je vais être parfaitement heureux

De quelque côté que mon regard se porte, ce ne sont que des lettres qui forment des mots dans une longue sarabande immobile.

Je les caresse des yeux et je sais qu’ils aiment ça

Je suis entré dans la matrice du commencement des langues, celle par qui le partage et la communication deviendront un jour possible.

Je suis en ce moment encore fœtus, je serai bientôt enfant. Je suis dans le ventre des lettres et des mots, je suis dans le ventre commun de mes seuls et vrais parents.

Ils sont enceints de moi qui suis leur descendant et je sais qu’en m’aidant de ma nuque pour coller sur leur support les dernières lettres, je vais sans tarder finir d’obstruer les quelques centimètres cubes libres qui me permettent encore d'ultimes reptations et la possibilité de glisser ce billet qu'un jour peut être quelqu'un pourra lire

J’aspire à ce moment avec impatience. Je veux tellement me retrouver seul dans l’obscurité si propice à toute féconde méditation et dans l’attente du signal mystérieux qui préside à toute naissance

Et en attendant, je vais alors pouvoir les laisser venir en moi, me pénétrer et me submerger toutes ces lettres et tous ces mots, ces si merveilleux et envoutants mots…Tous ces mots, mes amis!!


Claude

17.6.06

Saint Jean d'été

Eternelle Saint Jean d'été


Nous y arrivons, nous y sommes presque. A quoi me direz vous ? Mais à la Saint Jean vous répondrais-je.

En effet, nous voilà à cette période de l’année où enfin nous bénéficions du maximum de clarté.

« Mehr Licht » ce furent les derniers mots de Goethe avant qu’il ne s’éteigne, admirables paroles qui soulignent ce profond désir de jour que réclame en nous la moindre de nos cellules et avant que ne viennent les obscurités dernières

Coïncidence probablement si Goethe est mort un 22 mars, jour d’équinoxe de printemps, celui où le temps est comme suspendu et s'apprête enfin à prendre sa course vers le plus long jour de l’année, celui que nous atteignons aujourd’hui (enfin presque)

Probablement, parmi ceux qui me lisent, certains vont-ils se retrouver devant une fouée, devant un de ces feux trouant la nuit et traduisant cette volonté des hommes à prolonger encore un peu la durée du jour, touchant mais dérisoire effort avant la victoire des forces de la nuit

Et ceux là réunis devant ces flammes le sauront ils vraiment qu’ils participent à un très vieux rituel qui plonge ses racines dans de très anciens temps?

Les Romains célébraient ce cycle annuel comme nous le faisons en le reliant au cycle des moissons : Du temps des semailles aux temps des récoltes. Ils le faisaient au travers de Mithra, ce culte importé d’Orient qui reprend cette image de l’enfant qui naît un 25 décembre et dont les bienfaits s’étendent à ce paroxysme des lumières dont le point d’orgue est au 24 juin.

Ces Romains qui aussi possédaient un dieu, Janus, le dieu aux deux visages dont une face contemple ce qui fût et l’autre ce qui est à venir


Et le sauront-ils vraiment ceux dont les yeux s’émerveillent devant le feu qui grandit en consumant ce bois livré en pâture que ce feu vorace dévore symboliquement les efforts et les espoirs de toute une année car les dés sont jetés et rien ne reste plus à faire en fait qu’à recueillir, bonnes ou mauvaises, les récoltes des champs de l'été

Le sauront ils aussi ceux qui vont se réunir au creux de la nuit pour se joindre les mains dans une allégresse affichée que ce versant là du long jeu de balancement annuel est celui de la tristesse et du cœur qui se serre devant ce qui nous attend car dés demain, inéluctablement, les ténèbres vont gagner sur le jour et lentement puis de plus en plus vite, grignoter, minute après minute, cette clarté auquel nous tenons tant

En fait, la véritable fête de la joie et de l’espoir est celle de Saint Jean l’évangéliste à laquelle on a aussi donné le nom de Noël, ce moment de l’an où la nuit est certes la plus longue mais aussi ce moment privilégié où la graine semée est lourde des promesse à tenir et à venir, ces futures moissons qui viendront en leurs temps grandir et s'épanouir au rythme des saisons

Le sauront ils aussi, ces spectateurs des fouées, que cette fête fut pendant longtemps interdite par un clergé catholique qui y voyait la résurgence de pratiques païennes mais qui pourtant reviennent comme toujours s'en retourne la rivière qui conserve toujours le souvenir de ses anciennes rives

Le sauront ils aussi ceux qui, bientôt, contempleront ces feux dressés sur fond de long crépuscule qu’ils rejoignent ainsi une longue procession, initiatique et intemporelle, qu'on retrouve également pendant la fête des couleurs, Holi, et celles des lumières, Diwali, dans ce pays autre que constitue l’Inde mais aussi ces processions que suivirent ceux là qui érigérent Stonehenge et tant d'autres structures mégalithiques et aussi ces énigmatiques pyramides, dressées symboliquement en forme de flammes vives et dont la vraie raison d’être est peut être de baliser nos temps, ceux qui depuis longtemps furent et ceux qui, pour longtemps encore, sont à venir

Mais que ces flammes d’un instant fassent leur œuvre et se retrouvent en étincelles légères dans les yeux des enfants en écho d’un jour qui ne veut pas encore tout à fait mourir.

Claude

12.6.06

Je vous invite...

Pas trop envie de communiquer ce soir. La chaleur peut être?
Mais cela ne m'empêche pas de vous inviter, du moins si vous voulez bien me suivre.
Comme beaucoup qui ont eu la chance de voyayer à l'étranger, j'ai pu ramener certains objets de mes périples autour du monde
Ils m'accompagnent maintenant dans mes longs voyages immobiles, ceux que l'on fait par la pensée et nous nous communiquons nos impressions sur ces chemins qui s'ouvrent à nos rêves.



Regardez cette statue, ne dirait on pas une princesse khmère, tout droit venue d'Ankor Vat, petite danseuse vêtue de toute la grâce du monde dans le délié de ses mains et un le regard en coin frappé de l'éternelle sagesse et douceur de ces pays des confins du monde.
Elle vient en fait du Népal et a plongé son regard dans ces monts qui bornent le royaume de leurs dieux






Et mon guerrier à l'air farouche mais innocent joueur d'un quelconque instrument à percussion montant une garde indéfectible devant la porte de mon appartement et sur lequel je me repose pour assurer ma sécurité dans la grande cité parisienne

Et cette représentation du soleil, Surya, en provenance des environs de Madras qu'on appelle maintenant Chennai, taillée dans le granit rougeâtre des carriéres de là bas et contemporaine de la construction de nes cathédrales gothiques

Et cet ensemble qui joue des airs si étrangers à ces sonorités auxquelles nous sommes habitués et qui sait m'entraîner sans fin sur les routes de ces pays dont quelques molécules de poussiére adhèrent encore peut être à la semelle de mes souliers

Bref voyage dans le temps et l'espace, brève incursion dans des paysages dont on revient guéri ou à jamais blessé d'une inextingible nostalgie, celle qui nous pousse à toujours aller vers les lointains horizons voir si on peut éviter de s'y briser en reflets de songes inachevés...

9.6.06

Fin d'histoire

C’est d’abord le temps des découvertes.
Le moment magique où un amour commence.
C’est le temps des petits riens et des enchantements sans fin

C’est Sacha Guitry qui disait je crois:
-Le moment le plus heureux dans l’amour, c’est quand on gravit l’escalier pour la première fois derrière la femme qu’on va aimer

Et après, souvent, la magie de la découverte se dissipe et tout change

Le temps est passé par là avec ses inévitables remises en cause et en perspective, accompagnés de ces mots qui sont ceux d’un constat de fin mais qui, en filigrane, marquent aussi peut être, au-delà de la résignation, le signal du début d’une autre histoire


JE NE TE CHERCHE PLUS...

Je ne te cherche plus
Mon amour
Je ne te cherche plus
Là où tu as disparu
A la pointe d’un jour
Perdu
Comme je le faisais
Presque sans arrêt
Je n’ai plus besoin
Soudain
De ton image
Si sage
De ton sourire en coin
Tu es partie trop loin
Tu as ouvert la cage
Aux souvenirs défunts
Me laissant là enfin
Seul avec moi même
Et le vide dans mes mains
Exempt de » je t’aime
Sans ta présence
Vide de ton absence
Tu as été ma vie
Et voilà c’est fini
Je n’ai plus besoin
Soudain
De ton image
J’ai oublié
Subitement
Ton visage
Dans les virages
Les labyrinthes
Et les plaintes
Du temps
Du temps qui passe
Du temps qui lasse
Je ne te cherche plus
Je ne te veux plus
Mon amour
Je me suis délivré
Et désensorcelé
Au fil des jours
De mon passé trop lourd

Claude
Paris

8.6.06

Vu de ma fenêtre

Enfin, c'est vu de mon balcon pour être précis.

Et pour paraphraser la chanson de Dutronc: -Il est cinq heures, Paris s'éveille- Là, c'est: Il est dix heures, Paris presque s'endort





C'est beau, non, ces bâtiments sur fond d'ombre future avec tout au loin, suspendue entre ciel et terre, la tour Eiffel?

Les habillages nocturnes des plus emblématiques images parisiennes ne sont pas encore allumés et seules de délicates touches de rose et de mauve viennent doucement caresser l'horizon avant que les ténèbres ne l'avalent

Un moment fait pour simplement regarder et laisser les rumeurs de la ville poursuivre leurs mystérieux conciliabules et nous pénétrer de confidences partagées



Un fugitif moment de cette magie particulière des longs crépuscules d'été qui s'étalent entre ombre qui vient et jour qui nous quitte...
Un soir parmi d'autres où les yeux se noient dans la tiéde douceur d'une symphonie pastel
Un soir parmi d'autres pour mesurer le regret du temps qui doucement passe et s'efface...




Claude

7.6.06

Promenade citadine

PROMENADE CITADINE

Une ville qu’on feuillette comme un livre déjà lu mais où on redécouvre la saveur d’autres mots au coin d’une phrase déjà presque oubliée

Un endroit où sont venues s’échouer les longues pirogues de troncs évidés vieilles de plus 6000 ans, celles des pêcheurs chasseurs qui arpentaient ces rives à l’aube des anciens temps

Un espace où des rails enchâssés dans des pavés vieillis mènent encore vers des berges où débarquaient en leur temps les vins lourds des coteaux de Saône ou ces morceaux de lumière capturés dans les entre-deux- mers destinés à venir ensoleiller des verres où se jouent les reflets pourpres d’un vin an nom de lys

Un endroit où les enfants des écoles couvent d’un œil jaloux la pousse d’un rang de carottes ou la lente venue d’artichauts à bientôt effeuiller

Un endroit où la rumeur de la ville s’alanguit en d’imperceptibles rides sonores qui ponctuent ces moments suspendus où le temps s’ensommeille

Un endroit où d’effrontés moineaux des dernières couvées s’ébouriffent les plumes avant de venir quémander et se disputer quelques miettes de pain

Un endroit où un premier décolleté de l’année se prend à rosir à la caresse d’un rayon de soleil qui, mine de rien, flâne et s’accroche

Un endroit où des cols-verts se mélangent aux dos cuivrés de fugitifs poissons rouges

Un morceau décroché de la ville où les minutes s’allongent en se berçant de paroles légères et où les instants qui passent ont la consistance des bulles de savon qui prennent leur envol en se jouant de leurs teintes irisées

Un endroit où le temps semble pour un temps suspendre sa longue marche implacable

Un simple endroit à savourer et lentement déguster en ces instants magiques où la ville quitte enfin ses oripeaux d’hiver pour venir offrir à des yeux attentifs la tenue bien légère des fêtes de l’été

Claude

5.6.06

Bretagne mi amor, Bretagne mi armor








Pluies rouges en Kerala

Dussés-je risquer le lynchage, je vais vous faire une confidence. Je n’ai pas versé le moindre pleur devant la défaite en tennis de Mauresmo.

Très franchement, je n’en ai rien eu à foutre. Elle fait un métier pour lequel je la crois bien payée même lorsqu’elle perd.

Alors qu’elle se soit faite « bananer » par une autre grande « pousseuse » de gémissements bien suggestifs me laisse froidement de marbre

Quant à ce qui nous attend avec le Mundial comme on dit quand on est un expert, j’envisage le pire dans ces semaines qui viennent

Tiens, au fait, ils ne sont pas très futés ces princes qui nous gouvernent (bien mal d’ailleurs bien qu’ils soient tous plus ou moins énarques à moins que ce soit à cause de ça), ils ne sont pas très futés car il leur suffisait d’attendre cette période bénie où le QI moyen (essentiellement le QI male, faut être juste) tend vers zéro pour faire passer sans encombre tous les CPE du monde sans que nul ne lève même un sourcil.

Voilà ce que c’est d’être un peu trop impatient

Et qu’on se rassure, pour ceux que le football n’excite pas trop, on aura une séance de rattrapage avec le tour de France et comme ça on s’acheminera doucement vers une autre rentrée, vers d’autres championnats de je ne sais pas trop quoi…

Amen !!

Pour me changer un peu les idées, j’ai parcouru la presse internationale et c’est comme ça que je suis tombé sur une information qui sort de l’ordinaire.

Une de ces informations que j’aime bien comme les aimait Charles Fort, vous savez bien ce phoque timide vivant dans le Bronx au début du siècle dernier, ce scribe de l’indicible et ce pêcheur de l’étrange qui s’est plu à collecter tous ces faits bizarres autant qu’étranges qui se déroulent sur notre petite terre, souvent inexpliqués et généralement niés par le bien-pensant « establishment » scientifique tellement dérangeant qu’ils sont et hors des normes communément admises

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Ça se passe en 2001 en Inde du sud dans l’état du Kerala. Tout commence par une explosion qui se fait entendre au dessus de la mer sans que personne ne soit en mesure d’apporter un semblant d’explication au phénomène

Puis, pendant quelques jours, des précipitations teintées de rouge se produisent. La première hypothèse est qu’il s’agit d’algues en suspension dans l’air qui donne cette coloration aux averses qui vont se produire pendant cet été là dans cette région du monde

Mais des chercheurs sérieux remettent en cause cette explication et on avance maintenant qu’il pourrait s’agir d’organismes aux origines extra terrestres venant ainsi appuyer cette hypothèse, la panspermie, selon laquelle la vie serait apparue sur terre à la suite du dépot de constituants du vivant venant de régions situées nul ne sait trop où dans ce vaste univers au sein duquel notre belle planète bleue comme une orange n’est que vulgaire grain de poussière et véhiculés à dos de météorites si je peux m'exprimer ainsi.

La question annexe, bien troublante en tout état de cause mais que personne ne soulève officiellement du moins à ma connaissance est de savoir, si semailles il y a, qui donc est le semeur et quelle est la raison de cet ensemencement qui se poursuivrait encore aujourd’hui si les faits rapportés ci-dessus prouvent l’origine extraterrestre de ces énigmatiques microorganismes. Microorgismes encore en cours d’analyse afin de déterminer s’ils possèdent un ADN ou pas et dans la négative, comment font ils pour se reproduire à des températures qui seraient supérieures à 300°C alors qu'on pensait que 130° était la limite ultime supportable

Nous voila bien loin me direz vous des exploits de nos sportifs auxquels il est bien difficile d’échapper actuellement mais, sacré bonsoir, ça fait du bien de parler et de penser de temps en temps à autre chose qu’à des penalties et autres passing-shots !!!

Pour les anglophones curieux, voici les url de CNN et de WIKIPEDIA traitant du sujet :

www.cnn.com/2006/TECH/science/06/02/red.rain/index.html

http://en.wikipedia.org/wiki/Red_rain_in_Kerala

3.6.06

Putain de foule

Pourquoi est ce que cette anecdote me revient en mémoire? je ne sais pas trop, à vrai dire

C’est à l’occasion de ces grandes manifs dont notre société a le secret.

J’habite à Paris à deux pas de Nation, c’est dire si j’ai droit relativement souvent à des défilés qui peuvent durer plusieurs heures à grands renforts de slogans et d’airs plus ou moins à la mode

J’étais descendu pour m’acheter une traditionnelle baguette à la boulangerie du coin (rassurez vous et tant pis pour mon image de beauf’ mais je ne portais pas de béret et je n’avais pas une bouteille de rouge à bout de bras) et je me suis trouvé bloqué par la manif au carrefour du boulevard Diderot et de la rue de Reuilly

Pour une quelconque raison, le défilé des protestataires s’était arrêté et la pression de la foule qui occupait tous les trottoirs et débordait sur toute la largeur de la rue était étouffante

J’étais donc là, mélangé malgré moi à tous ces manifestants quand j’ai entendu une voix disant :

-S’il vous plait, laissez moi passer, je dois aller travailler

Quelle drôle d’idées non ? Vouloir aller travailler au milieu de tous ces gens protestants bruyamment pour des causes peut être justes d’ailleurs et pour toutes sortes de liberté sauf pour celle là pourtant toute simple et élémentaire: Pouvoir rejoindre son lieu de travail afin d’y aller pour gagner sa vie

Une toute jeune fille, les joues rouges, à deux doigts d’un malaise probablement et c’est là que j’ai vu le manége d’un participant à ce grand happening

Un grand type, la cinquantaine déjà entamée sans nul doute et porteur d’une pancarte avec de bien belles lignes consacrées à la défense de je ne sais plus trop quoi

Un grand type aux cheveux blancs face à cette petite jeune fille et se déplaçant presque insensiblement de droite à gauche et inversement mais de telle manière de faire en sorte de bloquer la malheureuse en s’arrangeant pour lui présenter en permanence son torse avantageux et tout ça, l’air parfaitement innocent, comme si ses mouvements latéraux étaient involontaires et dus au seul hasard

Une grande conscience de gôôôche probablement, prêt à reprendre sa route, infime partie d’un défilé de plus avec aux lèvres de bien profondes paroles relatives à la solidarité, au partage et à la liberté

Un type probablement très fier de lui et de ses convictions. Un type « bien » à titre collectif, un parfait salaud à titre individuel

Heureusement, le défilé s’est remis en route, ouvrant mais comme à regret un chemin à ma voisine d’un instant et la libérant enfin de la pression énorme de cette masse accumulée à ce carrefour parisien

Multiples facettes du comportement humain et qui me conforte dans l’aversion que j’éprouve pour cette hydre à têtes multiples que constitue la foule

La foule, conne et ivre de slogans et à laquelle je ne pourrai jamais me faire…

Claude

2.6.06

Acier rouge et mains d'or

Actuellement, je travaille. Vous allez me dire que vous vous en foutez et je vous répondrai que vous avez bien raison

Mais ce n’est pas là mon propos.

Comme vous ne le savez pas mais je vais vous le dire, j’interviens dans des entreprises pour des missions ponctuelles d’aide technique dont la durée va de la simple journée à quelques semaines (Mais là, c’est plus rare)

Et c’est à chaque fois un challenge car il faut savoir s’adapter à la vitesse de l’éclair: Procédures d’accès à l’entreprise (Certaines parfois situées dans d’improbables banlieues ou dans des coins de province dont je ne soupçonnais même pas l’existence), dans des zones industrielles aux aspects parfois bien lugubres et puis surtout se couler dans un monde qui, à chaque fois, est différent, se faire à son jargon, se plier à ses habitudes, faire en somme comme si on était là depuis des décennies et ce n’est pas le plus simple

Dans la mission que est la mienne actuellement, le responsable dont je dépends est un jeune homme d’une trentaine d’année dont je pourrais très largement être le père et je me suis senti absurdement fier quand il m’a proposé en début de semaine que l’on s’appelle par nos prénoms balayant ainsi la différence d’âge au bénéfice de l’efficacité du travail en équipe

Je dis absurdement mais est ce aussi absurde que cela ce sentiment de satisfaction à être adopté et admis en dépit de tant de différences : Age, formation… Et j’en passe?

Et il me vient à l’esprit ces quelques mots :

J'voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or

C’est le couplet d’une très belle chanson de Lavilliers.

Il parait que ce chant est devenu en quelque sorte l’hymne des sans-emploi dans ces régions sinistrées peuplées de squelettes d’usines où errent encore des hommes sans l’ombre d’un espoir de retrouver un jour du travail.

Et je mesure la chance que j’ai de pouvoir « travailler encore » même si je ne produis pas de l’acier avec mes mains d’or…

Et qu’un jeune homme qui pourrait être mon fils propose que nous nous appelions par nos prénoms…